Ailleurs si j'y suis, Leméac, 2007

Carte d'identité

ARTICLE -  6 décembre 2007
Éric Paquin

Durant une longue et récente convalescence, Aline Apostolska a entrepris de méditer sur son identité, résultat des multiples ruptures et déplacements ayant jalonné sa vie.

La maladie et la mort font partie de ces expériences limites auxquelles la littérature offre un lieu d'expression privilégié. Et lorsque l'exercice parvient à transcender l'épreuve individuelle et la banalité du témoignage, il est rarement dépourvu d'une réflexion sur l'écriture elle-même. Tout s'y passe alors comme si le sentiment de finitude de l'homme révélait une fonction essentielle de la littérature qui consiste à laisser une trace de soi. C'est l'une des choses enseignées notamment par la littérature du sida des années 80 et 90 qui, de façon paradoxalement tragique, a donné naissance à des oeuvres puissantes qui n'auraient pas vu le jour sans l'existence de la terrible maladie.

Ailleurs si j'y suis fait certainement partie de ces livres que son auteure, encore jeune, n'aurait pas songé à écrire de si tôt. Alors qu'elle venait d'avoir 45 ans, à l'été 2006, Aline Apostolska a dû subir une importante opération à la suite de l'éclatement de son côlon. Dédié aux médecins qui l'ont soignée, Ailleurs si j'y suis livre les pensées ayant accompagné et suivi cette épreuve qui lui a fait frôler la mort. Le joli prologue, qui ouvre le volume sur l'image du réveil de la narratrice après son intervention chirurgicale, s'achève ainsi: "J'avais beaucoup de projets mais pas celui de mourir. Je n'avais pas non plus prévu d'écrire ce livre. Et pourtant je suis vivante, et je l'écris. Je peux écrire mais pas encore voyager. Ce livre est mon voyage imprévu et immobile."

De la part de la journaliste et écrivaine française d'origine macédonienne, installée à Montréal depuis 1998, cette dernière phrase a valeur d'aveu, annonçant en quelque sorte la fin des pérégrinations dont il sera question dans la suite de l'oeuvre. Entreprenant ce qu'elle désigne comme la "deuxième et dernière partie de [sa] vie adulte", elle se penche donc sur ce besoin de mouvement qui en a marqué la première, sur cet écartèlement entre l'ici et l'ailleurs, composantes essentielles d'une identité en constante évolution. Apostolska explique ainsi le devoir qu'elle s'est toujours fait "d'aller voir ailleurs, pour devenir" et qu'elle confronte aujourd'hui à un besoin ou à une démarche inverse, l'"enracinement", "la nécessité de choisir un ici qui en finisse avec les ailleurs".

Ce fort beau texte ne souffre peut-être que de la volonté de tout dire. À mi-chemin entre le récit autobiographique et l'essai, Ailleurs si j'y suis aborde une multitude de sujets malgré son petit format: le choc des identités française et québécoise (souvent incomprises l'une de l'autre), la féminité et le féminisme, la place accordée à la littérature dans les médias, le conservatisme de la gauche en France, jusqu'aux "accommodements déraisonnables" dont le terme, qui apparaît aux deux tiers du livre, n'est pas sans provoquer un mouvement de recul chez le lecteur.

Apostolska déclare également se sentir "étouffée" par "la question souverainiste" québécoise, faisant part du même coup de son allégeance fédéraliste et de la forte impression que lui laissa un séjour à Rideau Hall auprès de la gouverneure générale. Si ces sentiments et ces prises de position politiques sont légitimes, on ne peut s'empêcher de regretter la portée plus universelle de la réflexion qui imprègne la première partie du livre dans laquelle, par ailleurs, on a plaisir à suivre les anecdotes ayant présidé à l'établissement de l'auteure au Québec.

Mais comme Aline Apostolska nous le rappelle à plus d'une reprise, en voyage elle roule sans carte: "j'écris la route de ma vie à mesure qu'elle m'apparaît". La démarche choisie dans Ailleurs si j'y suis demeure donc liée au parcours unique de cette femme qui désire "prendre sa place" essentiellement par le biais de l'écriture et pour qui la "seule terre d'appartenance est désormais la littérature". Ici ou ailleurs: quelle importance?

Ailleurs si j'y suis
d'Aline Apostolska
Éd. Leméac, coll. "Ici l'ailleurs"
2007, 152 p.

 

 

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